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23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 09:46

 

 



Il y avait autrefois, sur une île imaginaire, deux cyclopes. L’un s’appelait l’Un et l’autre l’Autre. L’Un comme l’Autre étaient géants, bêtes et brutaux. Ils ne cultivaient rien, ne se cultivaient pas. Ils pêchaient.


« Ils se nourrissent de bébés dauphins, de sirènes et de braves marins ! Ces cyclopes n’ont rien d’humain ! » prétendaient avec raison les rares marins rescapés.

 

Les cyclopes, c’est bien connu, ne dorment, ne vivent et ne jugent que d’un œil. Ils n’ont pas comme les marins la chance d’avoir deux yeux pour observer, comprendre et apprécier le monde. Comment devenir quelqu’un de bien lorsqu’on n’existe qu’à moitié ?

 

Ainsi, l’Un voyait tout en noir, l’Autre tout en blanc.

L’Un dormait debout, l’Autre vivait couché.

L’Un mangeait, l’Autre buvait.

L’Un parlait, l’Autre pensait.

L’Un riait, l’Autre pleurait. 

L’Un gauchait, l’Autre droitait.

L’Un grandissait, l’Autre vieillissait.

L’Un se souvenait, l’Autre anticipait.

L’Un inspirait, l’Autre expirait.

L’Un vivait le jour et l’Autre la nuit.

L’un demeurait au sol, l’Autre au plafond.

 

Bref, ils étaient faits l’un pour l’autre, mais ne s’en étaient jamais aperçus. Ils se croyaient chacun seuls au monde et condamnés à le rester. Même si quelqu’âme bien intentionnée avait pris la peine de les présenter l’un à l’autre cela n’eut rien changé.

 

 


 

 

Pourquoi ?

 

Parce qu’on ne voit que ce que l’on peut concevoir. Comment imaginer quelqu’un qui vous soit en tout point opposé ? Comment expliquer le noir à quelqu’Autre qui ne voit que le blanc ? Et pourtant, un jour ils se sont rencontrés. Comment ?

 

Sans doute par hasard, peut-être par nécessité. Nul ne le sait.

Certains affirment qu’ils furent réunis grâce à leur passion commune pour l’optique et l’ophtalmologie. D’autres, supposent que pour passer le temps, l’Un (qui vivait le jour), se serait fabriqué des monocles de soleil, tandis que l’Autre (qui vivait la nuit), des monocles de lune. Comme chacun sait, les premiers servent à atténuer la clarté du jour et les autres l’obscurité de la nuit. Avec des monocles de lune on voit parait-il la nuit comme en plein jour.

 

Ce serait donc ainsi, au croisement du jour et de la nuit, alors qu’ils étaient tous deux sortis tester leurs inventions respectives, qu’ils se seraient aperçus pour la première fois.

 

Certes l’anecdote est  jolie, mais statistiquement peu probable, vous en conviendrez.

En l’absence de preuves concordantes nous nous abstiendrons donc pour l’instant de conclure sur cette partie du récit. Trois points de suspension valent toujours mieux qu’une erreur historique.

 

Ensuite ?

 

Ils ont appris à se connaître, se sont aimés, ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, qui à leur tour ont eu beaucoup d’enfants, et ainsi jusqu’à présent.

 

Car malgré ce que l’on croit, les cyclopes n’ont pas disparu. Ils ont évolué, se réduisant  au fil du temps à l’essentiel, à leur œil. Depuis, un couple de cyclopes heureux habite derrière nos paupières. Depuis, nos yeux se tiennent la main. 


 

 

Cette démonstration scientifique a été publiée dans "Pourquoi pas?" (www.editionsdelacerise.com)



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Published by samuel stento - dans Pourquoi pas
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